La mystique du système monétaire : enquête sur le principal de la dette, l’intérêt sur la dette, et les Seigneurs du temps

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J’aimerais continuer avec une exploration du temps. A partir du moment où l’on entre dans cette vie, nous sommes dans son flux. On le mesure, on le décompose aussi, mais on ne peut le modifier. On ne peut pas non plus l’accélérer ou le ralentir. Est-ce bien vrai?

– Einsenheim, L’Illusioniste

Le Temps. La Quatrième dimension. L’Agent universel.

Que feriez-vous si vous étiez capable de contrôler, de manipuler, et d’asservir le temps – de vous libérer des contraintes qu’il vous impose ?

Les hommes ont toujours rêvé d’acquérir ce pouvoir, et au XVème siècle, la découverte italienne de mystérieux documents anciens à Byzance rendit ce rêve possible.

De nos jours on estime souvent la valeur de « notre temps ». En anglais, par exemple, on dit qu’on gagne / « achète » du temps (buying time) et qu’on en consacre / « dépense » (spending time). Mais en réalité, ce temps ne nous appartient pas du tout.

Ce sont les « Maîtres de l’univers » qui contrôlent, manipulent et dirigent le Temps. Ils sont adeptes de certains anciens secrets, et détiennent le pouvoir de mettre à leur service « notre » Temps.

Ces hommes sont les experts-comptables, ceux qui font le point.  En golf, il est dit qu’un bon compteur de points peut toujours battre un bon joueur, et il en va de même pour l’art mystique et magique de la comptabilité en partie double.

 

« Pour chaque débit, il doit y avoir un crédit, et pour chaque crédit, il doit y avoir un débit – Hélas ! Trop peu de personnes considèrent que si cela doit être le cas, la règle à suivre, il n’existerait rien de plus facile que de donner une apparence d’exactitude à un ensemble de livres pleins d’erreurs, ou de fausses entrées, conçus dans l’intention de duper ! »[i]

 

Lorsque « le Père de la Renaissance », Marsile Ficin, traduisit en Latin le texte grec Corpus Hermeticum, il n’aurait jamais pu imaginer que ses travaux permettront aux Seigneurs du Temps de réduire la plupart de l’humanité en esclavage.

Buste de Marsile Ficin par Andrea Ferrucci à la cathédrale de Florence. Source : fr.wikipedia.org

Son patron, Cosme de Medici, issu de la fameuse dynastie bancaire du même nom, dirigea la République florentine et fréquenta les plus grand philosophes et mathématiciens, ainsi que d’autres personnalités importantes à travers le monde occidental.  Les membres de son réseau avaient désormais entre leurs mains les anciens secrets du « trois fois très grand », Hermès Trismégiste.

Hermès Trismégiste, pierre gravée – sol de la Cathédrale de Sienne. Source : fr.wikipedia.org

En commençant par l’Académie Platonicienne, dirigée par Ficin et sponsorisée par les Médicis, la redécouverte d’une connaissance secrète d’origine hermétique dominait les esprits des principaux académiciens, philosophes et financiers de la Renaissance (ou « la Réforme Hermétique »[ii]). Cette redécouverte influença plus particulièrement l’esprit du moine, magicien, et mathématicien, Luca Pacioli – le Père de la Comptabilité ainsi que le « fidèle compagnon de Leonard de Vinci »[iii] ; elle se répandit à travers le monde occidental en syncrétisme avec le néo-platonisme et la kabbale juive, promus par des figures de la Renaissance telles que Pic de la Mirandole (900 thèses, publié en 1486), Jean Reuchlin (De l’art cabalistique, publié en 1517), et Cornelius Agrippa (De la philosophie occulte, publié en 1510) ; et elle changea le cours de l’histoire via l’impact qu’elle eut sur le commerce, les banques, les arts, les sciences, la philosophie sociale, l’éthique et la morale (texte en caractère gras et en italique ajouté).

L’envie moderne de tout mesurer remonte à la fin du Moyen Âge, quand un « changement radical de perception » eut lieu dans lequel les mathématiques, la comptabilité Vénitienne, et Luca Pacioli ont joué un rôle clé. L’historien Alfred W. Crosby nous explique les principes de ce “changement radical” :

« En pratique, la nouvelle approche consistait tout simplement à réduire une pensée au minimum requis par sa définition ; de la visualiser sur le papier, ou du moins dans l’esprit… et de la diviser, dans les faits ou dans l’imaginaire, en quanta égaux. Ceci permettant ensuite de la mesurer, soit de compter les quanta. »

Et dès lors qu’on peut mesurer quelque chose, on obtient une représentation quantitative ou numérique d’un sujet que l’on peut tester et manipuler, quel que soit le nombre d’erreurs ou d’omissions qu’il comporte. De telles données peuvent acquérir non seulement une apparente indépendance à l’égard de ses créateurs humains, mais aussi une autorité qui parait irréfutable lorsque ces données sont entrées dans un modèle informatique contemporain.[iv]

Luca Pacioli avec son élève Guidobaldo 1er de Montefeltro (1495), attribué à Jacopo de’ Barbari, musée Capodimonte de Naples

Contemplons un instant l’identité d’Hermès Trismégiste.  Il est considéré aujourd’hui comme étant un syncrétisme du dieu grec Hermès et du dieu égyptien Thot. Selon les Grecs, Hermès était le dieu des frontières et des transitions – de la transition vers l’après-vie en particulier. Ils le considéraient comme étant aussi le dieu du commerce et du voyage, le patron des voleurs et des orateurs, ainsi qu’un escroc rusé qui déjouait d’autres dieux pour sa propre satisfaction.  Les Grecs assimilaient Hermès Trismégiste à Thot, un dieu égyptien ayant des attributs similaires au dieu grec Hermès. Les Egyptiens voyaient Thot comme étant le dieu qui maintenait l’univers, le médiateur de conflits entre le bien et le mal. Il était le dieu de l’équilibre en raison de sa capacité à unifier, ou équilibrer, les opposés. Et de manière importante, de par leurs cultures respectives, Hermès et Thot furent tous les deux considérés comme étant les dieux de l’écriture et de la magie.

Le lecteur astucieux, et en particulier celui ayant une connaissance du principe de la dualité inscrit dans la comptabilité en partie double – « pour chaque crédit, il doit y avoir un débit correspondant » – voit peut-être déjà un peu de lumière lui apparaitre à l’esprit.

 

Ficin et ses amis influents à la cour des Médicis allaient découvrir dans Corpus Hermeticum et Kabbalah Ma’asit (« kabbale pratique ») les secrets permettant de contrôler l’Agent universel, le temps. Au cœur des enseignements hermétiques était l’idée que l’homme pouvait influencer, voir même contrôler, les forces de la nature. Pour ce faire, il devait maitriser « les trois parties de la sagesse de l’univers entier. »  L’une de ces parties, autre que l’astrologie et la théurgie, était l’art magique de l’alchimie. De même, au cœur de la théurgie kabbalistique était l’idée que l’homme, en utilisant sa connaissance ésotérique en langue et en écriture divine, pouvait invoquer par magie la force créatrice, ou vitale, pour son propre avantage.

Comme pour la comptabilité en partie double – et, de façon semblable, l’art sombre de tenir deux ensembles de livres comptables – la magie alchimique implique un double aspect, ou une double nature : dans sa doctrine ésotérique (intérieure), elle est un travail de purification spirituelle ; une transformation de l’homme impur et commun en homme pur et parfait. Dans sa doctrine exotérique (extérieure), elle est l’idée que l’homme peut transformer les métaux impurs et commun en or pur, grâce à la découverte et la maitrise du « Solvant universel ».

Du fait de son objectif de découvrir et de contrôler les forces obscures de la nature par l’expérimentation concrète, la magie hermétique attirera l’attention des plus grands esprits scientifiques des siècles à venir, comme par exemple Isaac Newton. En même temps, sa capacité intrinsèque à permettre à ses adeptes de s’enrichir rapidement attirera les rois et les princes surendettées, ainsi que les banquiers internationaux « too big to fail » tels que les Médicis, dont leurs prêts portant intérêts ne pouvaient pas être remboursés par les princes sans que ces derniers empruntent ou s’endettent davantage.

Une version du XVIIème siècle de la Table d’émeraude, un des textes alchimiques les plus importants en occident

Environ 400 ans plus tard, au tournant du XXe siècle, un grand renouveau de spiritisme et de magie se répandit à travers l’Europe. A cette époque, les écrits d’adeptes, tels que les célèbres occultistes Aleister Crowley et Eliphas Lévi, énonçaient clairement les principes les plus fondamentaux inscrits dans la magie hermetico-kabbaliste.

Comme on le constatera plus loin, ce sont précisement ces mêmes principes qui forment les règles de base de la comptabilité en partie double. La magie hermético-kabbaliste se répandra de la Réforme Hermétique du XVe siècle jusqu’à notre époque, et s’ancrera profondément au cœur de toute vie économique et sociale ; dans le commerce, la théorie économique, les fondamentaux du capitalisme, et le secteur bancaire.

Le principe hermético-kabbaliste de la double perception est ancré au plus profond de notre système monétaire.  Lorsque les banques créent « notre » monnaie ex nihilo sous forme de prêts – en n’utilisant rien de plus « réel » que la comptabilité électronique en partie double – les banquiers jouissent du pouvoir des dieux créateurs, car au moment de l’action, ils emploient des principes magiques et « divins », tant à l’oral que par écrit, leur permettant d’exploiter la force du Temps et de la transformer en richesse pour eux-mêmes.

La « monnaie » créé par nos banquiers est tout simplement l’expression écrite et symbolique de cette double perception. Chaque dollar, euro, ou livre sterling créé en tant qu’un nouveau prêt apparait comme par magie (du point de vue de l’emprunteur) à la fois comme une dette (Passif) qui doit être remboursée à la banque avec intérêts, et un crédit (Actif) que l’emprunteur peut dépenser.

En même temps, du point de vue de la banque, ce même dollar, euro ou livre sterling apparait, par magie, à la fois comme un Actif (de la monnaie qui doit être remboursé par l’emprunteur) et un Passif, car la banque doit mettre cette monnaie à la disposition de l’emprunteur au cas où ce dernier voudrait la dépenser.

Cette idée est l’incarnation même du concept kabbaliste achdut hashvaah (« coïncidence des opposés ») – (caractère gras ajouté) :

La coïncidence des opposés qui caractérise Dieu, l’humanité, et le monde peut être approximativement comprise par l’adoption simultanée de deux points de vue. Comme l’indique le fondateur du mouvement ‘Habad-Loubavitch, Chnéour Zalman de Lyadi (1745-1813) :

(Vu) d’en bas, regardant vers le haut, comme il apparait aux yeux de la chair, le monde tangible semble être Yesh et une chose, tandis que la spiritualité, qui est au-dessus, est un aspect d’Ayin (le néant). (Mais voir) d’au-dessus du monde, regardant vers le bas, est un aspect d’Ayin, et tout ce qui est lié à la baisse et qui descend de plus en plus bas est de plus en plus Ayin et est considéré comme n’étant rien d’autre vraiment que néant et nul.[v]

Dans cette optique, ou perspective, issue d’une logique « supérieure » kabbaliste, l’expression mathématique « -1 = +1 » devient réellement vraie ; un objet et son contraire sont considérés comme étant une seule et même chose. Une seule unité de « monnaie » est à la fois un crédit et un débit, un passif et un actif ; il dépend simplement de quel point de vue l’on perçoit le phénomène. Cela dit, toutes choses s’équilibrent lorsqu’elles sont vues à partir de la perspective cachée de « l’œil omniscient » du « néant divin », ou Ein Sof. Chaque numéro est créé à partir du même nombre central (« 0 ») ; l’espace qu’occupe « 0 » entre -1 et +1 est exactement « 1 » de chaque côté, et donc chacun annule l’autre :

Quand Ein-sof (l’infini) en est venu à tisser Yesh (quelque chose) de son Ayin (le néant), Ein-sof a accompli un acte de Tzimtzum, se contractant et se dissimulant à partir d’un point, formant ainsi un vide métaphysique central. C’est dans ce vide que surgit l’homme primordial, Adam Kadmon, et tous les innombrables mondes (Olamot).[vi]

Aleister Crowley, surnommé « l’homme le plus pervers du monde », utilise un langage cryptique et mystérieux, typique de la magie hermético-kabbaliste, pour expliquer les principes fondamentaux de la Magick en Théorie et en Pratique (caractère gras ajouté):

… l’objet de quelconque cérémonie de Magick est d’unir le Macrocosme et le Microcosme.

C’est comme en optique ; les angles d’incidence et de réflexion sont égaux.  Vous devez parfaitement équilibrer votre macrocosme et microcosme, verticalement et horizontalement, sinon les images ne coïncideront pas.

Le magicien affirme cet équilibre en organisant le Temple. Rien ne peut être inégal. Si vous avez quelque chose au Nord, vous devez mettre quelque chose d’égal et contraire à celui-ci au Sud. C’est si important, et la Vérité si évidente, que personne ayant même la capacité la plus médiocre  de faire de la Magick ne peut tolérer un seul instant un objet déséquilibré. Son instinct se révolte instantanément…

… l’arrangement des armes de l’autel doit être tel qu’ils « semblent » être équilibrés

… et peu importe la distance parcourue vers la droite, laissez-lui l’équilibrer par un mouvement équivalent vers la gauche ; ou si en avant, par un mouvement vers l’arrière ; et laissez-le corriger chaque idée en impliquant son contraire.

… laissez le montrer que le changement constant constitue la base de la stabilité, tout comme la stabilité d’une molécule est assurée par l’élan des atomes rapides contenus à l’intérieure d’elle.

De cette façon, chaque idée se présente comme un triangle sur la base de deux opposes, fabriquant un sommet transcendant leur contradiction dans une plus grande harmonie.

Il n’est pas prudent d’utiliser une pensée issue de la Magick, sauf si cette pensée a été ainsi équilibrée et détruite.[vii]

Dans son magnum opus Magie Transcendantale, l’occultiste français Eliphas Lévi ajoute que :

Il existe aussi dans la nature une force bien autrement puissante que la vapeur, et au moyen de laquelle un seul homme, qui pourrait s’en emparer et saurait la diriger, bouleverserait et changerait la face du monde. Cette force était connue des anciens : elle consiste dans un agent universel dont la loi suprême est l’équilibre et dont la direction tient immédiatement au grand arcane de la magie transcendante…Cet agent…est précisément ce que les adeptes du Moyen Âge appelaient la matière première du grand œuvre. [viii]

Les anciens, ayant observé que l’équilibre est, en physique , la loi universelle, et qui résulte de l’opposition apparente de deux forces, conclurent de l’équilibre métaphysique, et déclarèrent qu’en Dieu, c’est-à-dire dans la première cause vivante et active, on devait reconnaitre deux propriétés nécessaires l’une à l’autre : la stabilité et le mouvement, la nécessité et la liberté, l’ordre rationnel et l’autonomie volitive, la justice et l’amour, et par conséquent aussi la sévérité et la miséricorde ; ce sont ces deux attributs que les cabalistes juifs personnifient en quelque sorte sous les noms de Geburah et de Chesed. [ix]

Lévi dit qu’afin de contrôler le grand agent magique, l’on doit apprendre comment utiliser la formule alchimique des contraires, « Solve et Coagula » (Solve = dissoudre, projeter, déplacer ; Coagula = coaguler, concentrer, réparer) :

Le grand agent magique que nous avons appelé lumière astrale… cette force occulte, unique et incontestable, est la clef de tous les empires, le secret de toutes les puissances… Savoir s’emparer de cet agent, c’est être dépositaire de la puissance même de Dieu ; toute la magie réelle, effective, toute la vraie puissance occulte est là, et tous les livres de la vraie science n’ont d’autre but que de le démontrer. Pour s’emparer du grand agent magique deux opérations sont nécessaires : concentrer et projeter ; en d’autres termes, fixer et mouvoir. [x]

Qui peut ne pas voir caché ici, sous nos yeux, l’essence distillée, la pierre philosophale, la formulation alchimique complète de la comptabilité en partie double ?

D’abord, l’adepte prend toutes les transactions « communes », et en les entrant dans ses livres, il les dissout (SOLVE) dans une paire d’opposés (entrée de débit et entrée de crédit).

Ensuite, quand vient le moment de déterminer ses profits – et, à son tour, sa richesse totale, ou son capital – il « coagule » (COAGULA) en un seul nombre toutes les entrées dans chacune des deux colonnes (DR et CR).

C’est alors l’apex du triangle, la « plus haute harmonie » de la « base de deux opposées », « transcendant leur contradiction ».

Le Sceau de Salomon, qui figure sur la couverture du livre “Dogme et rituel de la haute magie” écrit par Eliphas Lévi

Lévi nous explique que le grand œuvre a pour but de permettre à soi de prendre contrôle de son avenir ; c’est-à-dire de prendre le contrôle du temps par soi-même :

Le grand œuvre est, avant toute chose, la création de l’homme par lui-même, c’est-à-dire la conquête pleine et entière qu’il fait de ses facultés et de son avenir ; c’est surtout l’émancipation parfaite de sa volonté, qui lui assure… un plein pouvoir sur l’agent magique universel.[xi]

L’homme hanté par le gain, pour qui la richesse financière est le secret d’une longue et heureuse vie, considère la monnaie comme étant le moyen d’atteindre “la conquête pleine et entière de son… avenir”. Elle lui permet de se créer par lui-même, de se transformer d’un homme pauvre à un prince, et de devenir un self made man.

Pourquoi ?

Parce que la monnaie permet de contrôler le temps. L’adepte du prêt à intérêt peut augmenter habilement ses richesses sans risquer sa santé par le travail manuel. Au fil du temps, son petit tas de richesse (son « capital ») se développe inexorablement, s’accumulant en un tas grandissant. Tout comme l’illusion de l’oranger conjurée par Einsenheim, la « graine » qui fut obtenue en divisant une seule orange en deux parties égales se développe à une vitesse défiant le temps, « produisant » des fruits encore plus dorés –  des fruits « réels », nous assure le magicien.

Ce pouvoir magique permettant de contrôler le temps existe grâce à « la plus grande découverte mathématique de tous les temps », « la force la plus puissante de l’univers » : l’intérêt composé. Or, le magicien-alchimiste n’aurait pas le « droit » d’imposer des intérêts composés sans un dispositif de recours rhétoriques astucieux (rappelez-vous qu’Hermès était le dieu de l’oratoire) : la soi-disant « valeur temporelle » de la monnaie. Il s’agit donc d’un exemple classique de raisonnement circulaire.

Toutes choses prennent racine à partir de la monnaie, écrit [le mentor de Luca Pacioli, Leon Battista] Alberti dans les années 1430 : « la monnaie permet d’avoir une maison de ville ou une villa ; et tous les commerçants et les artisans travailleront comme des serviteurs pour celui qui a de la monnaie. Celui qui n’en a pas est dénué de tout, et la monnaie est requise pour toute fin. » Comme l’illustre Fernand Braudel, quelque chose de nouveau entre dans la conscience européenne dans l’écriture d’Alberti – à sa manière de célébrer l’argent, accompagnée par une certaine parcimonie ainsi qu’une préoccupation quant à la valeur du temps… [xii]

Cette idée que la monnaie a une « valeur temporelle » est une sophistique subtile qui trouve son origine dans l’un des débats moraux les plus importants de tous les temps : est-il acceptable ou non d’imposer des taux d’intérêts sur la monnaie ? Autrement dit, l’usure, est-ce bien ou mal ?

Pendant plus de 1000 ans, l’usure était officiellement interdite en Occident chrétien. Cependant, au XVème siècle, les défenseurs de cette pratique se sont retrouvés équipés d’une nouvelle série d’outils rhétoriques et symboliques pour convaincre leur audience. Le syncrétisme des philosophies néo-platoniciennes, kabbalistiques et hermétiques pendant la Renaissance entraina le retour du paganisme gréco-romain. Il s’agissait d’une vision du monde centrée sur l’individu au lieu de Dieu, ainsi qu’une mise de l’accent sur le rationalisme et le calcul numérique – le calcul du profit en particulier (caractère gras ajouté) :

Selon [l’économiste allemand Werner Sombart], en permettant de calculer le profit via une approche numérique et monétaire (et donc “rationnelle”, selon cette approche), la comptabilité en partie double fournissait la base sur laquelle le commerce pouvait être considéré comme étant un processus d’acquisition : comme étant la poursuite systématique et sans fin du profit.’[xiii]

[Max] Weber est du même avis que Sombart quand il dit que la comptabilité en partie double est significative car elle rend possible une mesure abstraite des revenus ainsi que des dépenses, et permet donc de calculer l’élément clé des pratiques commerciales capitalistes : le profit. [xiv]

L’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950) lie aussi le développement du capitalisme à la comptabilité en partie double… Schumpeter dit que le capitalisme ajoute un nouvel avantage à la rationalité en élevant « l’unité monétaire – qui, en soi, n’a pas été créée par le capitalisme – à la dignité d’une unité de compte. En d’autres termes, la pratique capitaliste convertit l’unité de monnaie en un instrument de calcul rationnel des coûts et des profits, grâce auquel il construit le monument grandiose de la comptabilité en partie double. » Selon lui, « le calcul rationnel des coûts et des profits » par la comptabilité en partie double conduit l’entreprise capitaliste, et se propage ensuite à travers toute une culture : « Or, une fois ainsi défini et quantifié dans le secteur économique, ce type de logique ou de méthode ou de comportement poursuit sa carrière de conquérant, en subjuguant – en rationalisant les outils et les philosophies de l’homme, ses pratiques médicales, sa vision de l’univers cosmique, sa conception de l’existence, en fait tout ce qui le préoccupe, y compris ses notions d’esthétique et de justice et ses aspirations spirituelles.» Encore selon lui, le capitalisme « génère un esprit critique formel où le bien, le vrai et le beau ne sont plus honorés ; seul ce qui reste utile – et cela est déterminé uniquement par l’esprit critique du calcul des coûts et des profits, un calcul effectué par l’expert-comptable. »[xv]

La comptabilité en partie double servait, comme aujourd’hui, non seulement à aider le commerçant à calculer ses profits, mais aussi à légitimer sa rentabilité ; en des termes plus adaptés au contexte de la Renaissance, elle aidait le commerçant à prouver qu’il ne pratiquait pas l’usure et ne transgressait donc pas la loi de l’Eglise (caractère gras ajouté) :

[Luca] Pacioli conseille aux commerçants de légitimer leur chasse aux profit en incorporant explicitement les signes du Christianisme dans leurs livres. La comptabilité en partie double avait elle-même un usage similaire à la confession Catholique : si un commerçant avouait – ou comptabilisait – toutes ses activités mondaines devant Dieu, ses péchés seraient peut-être absous. [xvi]

Cette notion d’une « bonne comptabilité » s’est rapidement étendue jusqu’au point où l’utilisation de la comptabilité en partie double était vue comme étant capable de conférer une légitimité morale au travail du commerçant. Comme Pacioli, Hugh Oldcastle encourageait les commerçants à utiliser leurs livres de comptes comme un espace au sein duquel Dieu pouvait être invoqué. Il écrivit en 1588 : « il lui appartient [au marchand], d’abord dans tous ses travaux et toutes ses affaires, d’appeler à donner le nom de Dieu dans tous ces écrits, ou tout autre calcul, qu’il entreprend. » Le premier livre de caisse de La Banque d’Angleterre établie en 1694 commence par ‘Laus Deo‘ – ‘Gloire à Dieu’. Comme nous l’avons vu avec Pacioli et les marchands de Prato, de tels appels à Dieu étaient un point commun des premiers livres en partie double, et cela fut le cas jusqu’au XVIIIème siècle dans certaines parties de l’Europe : en somme, les marchands pouvaient espérer obtenir l’approbation divine dans les comptes célestes de Dieu par l’exactitude de leur comptabilité terrestre. [xvii]

Si vous êtes un homme d’affaires concerné par la moralité de l’activité lucrative, garder alors le plus grand nombre de comptes possible en revient un peu à confesser vos péchés.

Même si vous faites quelque chose de moralement suspect, au moins vous en aurez le cœur net.[xviii]

En effet, la comptabilité peut être utilisée comme une sorte de blanchisserie morale du moment où elle semble être une activité sobre et indépendante de toute valeur.

Lorsque les nazis volaient les biens personnels des juifs d’Europe, Himmler insistait pour que tous les biens pillés soient méticuleusement comptabilisés.

En appliquant une comptabilité rigoureuse, il affirmait que « dans l’accomplissement de ces taches les plus difficiles… nous n’avons subi aucun mal à notre conscience, à notre âme, et à notre caractère ». Le vol était ainsi transformé en comptabilité.[xix]

Pour l’ultime usurier que fut Cosime de Médicis, lui qui avait la qualité rare – pour un banquier – de souffrir d’une conscience coupable[xx], recevoir l’absolution de ses péchés était d’une importance capitale. A cette époque, le seul moyen de s’absoudre du péché mortel de l’usure, et donc de s’assurer une transition vers l’après-vie (bonjour Hermès / Thot), était de rétablir pleinement tous ses gains mal acquis. Cela signifiait, bien sûr, qu’il était interdit de transmettre ses richesses à des héritiers ; et s’il était impossible pour quelqu’un de restituer tous ses gains usuraires avant son décès, il pouvait quand même se libérer du purgatoire à condition que ses héritiers les restituent en son nom :

Giovanni di Bicci de Medici, le fondateur de la Banque Medici et le père de Cosme de Médicis… est décédé sans testament, car en faisant un testament, « il se serait dénoncé comme usurier et aurait pu entrainer des problèmes considérables à ses héritiers ». Cette pratique est devenue une tradition au sein de la famille Medici, et le fils de Giovanni la continuera.[xxi]

Portrait de Cosme de Médicis réalisé par Bronzino (Source : en.wikipedia.org)

La popularisation de la comptabilité en partie double pendant le règne des Medici offrait un autre avantage important : elle donnait au marchand un moyen « rationnel » de justifier tous ses « coûts » – y compris ceux qu’il estimait avoir subi en ayant prêté du « crédit » à ses clients.

Cette idée sera essentielle à l’argument historique en faveur de l’usure. A l’époque comme aujourd’hui, ceux qui favorisaient l’usure estimaient qu’un homme ayant prêté sa monnaie pouvait être indemnisé pour une dépense entièrement imaginaire : le « coût d’opportunité » de ne pas pouvoir utiliser la monnaie qu’il a prêté, et donc de ne pas pouvoir gagner davantage de monnaie d’une autre façon.

La « logique » derrière cet argument repose sur une présomption arrogante – que le préteur est certain d’obtenir un « rendement » par cette « autre façon » et que, par conséquent, s’il choisit plutôt de prêter sa monnaie, il devra forcément subir un « coût » par rapport à « l’opportunité » perdue de « gagner » de l’argent.

La notion – non déclarée, bien sûr – est que, d’une façon ou d’une autre, le titulaire des fonds doit toujours s’enrichir davantage.

Cette fiction prétendant qu’un préteur doit subir un « coût d’opportunité » – et qui « s’avère » réel tout simplement par son expression écrite dans des comptes en partie double – jette les bases d’une sophistique encore plus considérable : celle de la valeur temporelle de la monnaie.

Dans un article sur la comptabilité et la rhétorique paru en 1991, Bruce G. Carruthers et Wendy Nelson Espeland affirment que le langage symbolique de la comptabilité en partie double est aussi significatif que ses capacités techniques… Ils affirment qu’un compte en partie double est non seulement un élément d’information neutre, mais aussi un « compte » au sens littéraire, une histoire ; il s’agit non seulement d’une pratique technique, mais aussi d’un moyen d’encadrer un ensemble de transactions au service d’un objectif rhétorique.[xxii]

L’utilisation des chiffres en comptabilité confère à cette discipline un air de rectitude et de certitude scientifique. Cependant, elle cache en son cœur un ensemble d’incertitudes fondamentales. En effet, la comptabilité est autant subjective et partielle que l’art de la narration, l’autre sens du mot « conte ».[xxiii]

Cette illusion – car nous pouvons l’appeler ainsi – que la monnaie possède en soi une caractéristique innée, «la valeur temporelle », est tout simplement la plus grosse supercherie publique de tous les temps. Lorsqu’au XVème siècle les enseignements archaïques d’Hermès Trismégiste furent infusés et codifiés dans el modo vinegia (« la méthode vénitienne ») de la comptabilité en partie double, les arts magiques de l’écriture et de la sophistique furent tissés ensemble pour fabriquer le matériel de la cape du magicien, et depuis lors, le rideau derrière lequel les Magiciens d’Oz se cachent.[xxiv]

Selon Jakob Burckhardt et, par la suite, Frederich Nietzsche, la Renaissance italienne était une période de sophistique. Le caractère sophistique de la Renaissance apparait non seulement à partir de ses perspectives et de ses rhétoriques, mais aussi à partir de son utilisation des premiers sophistes.[xxv]

Dans un essai publié en 1985, l’historien James Aho relie la comptabilité en partie double à l’art antique de la rhétorique, ou les règles utilisées pour formuler des arguments persuasifs perfectionnés par l’orateur et avocat romain Cicéron (un art qu’Aristote, incidemment, considérait comme étant le résultat d’un conflit de propriété). D’après cette idée, les commerçants médiévaux utilisaient la comptabilité en partie double comme un outil rhétorique de propagande capitaliste afin de convaincre leur ‘auditoire’ que leur entreprise était honnête, moralement saine, et ses profits justifiés.

Pourquoi la comptabilité devait-elle convaincre ? Selon Aho, c’est parce qu’elle servait à défendre ces entreprises contre l’interdiction de l’usure par l’Eglise. La rhétorique d’un registre comptable bien entretenu plaidait pour l’honnêteté d’une entreprise et pour la légitimité de ses bénéfices, comme l’a par ailleurs précisé cet avis donné en 1683 : «  Si [le marchand] a la chance d’acquérir beaucoup, [la comptabilité à partie double] lui dirige le chemin pour en tirer le meilleur parti, s’il est malheureux [la comptabilité à partie double] satisfait le monde de son juste traitement, et elle est l’Apologie la plus juste et la meilleure de son Innocence et de son honnêteté pour le monde. »[xxvi]

 

Il semble aujourd’hui évident et logique que la monnaie a une valeur temporelle. L’idée est si profondément ancrée dans notre conscience individuelle et collective qu’elle fait maintenant partie de notre langage commun. Tout le monde s’accorde sur le fait que « le temps, c’est de l’argent ».

Cette croyance en une valeur temporelle intrinsèque à la monnaie n’est qu’une façon cupide et maline pour certains escrocs égoïstes de vendre avec succès un sophisme auto référentiel et « auto créateur ». Depuis au moins 500 ans, elle sert à persuader tout le monde que la monnaie engendrera, avec le temps, certainement plus de monnaie ; et, par conséquent, la monnaie possède le pouvoir inné d’engendrer, avec le temps, plus de monnaie ; et, par conséquent, les Maitres du Temps doivent avoir le droit d’exiger des intérêts en retour du crédit qu’ils octroient, afin de compenser « l’occasion perdue » (ex : le Temps) de gagner davantage de monnaie par le pouvoir qu’a leur monnaie à engendrer encore plus de monnaie.

Cette première moitié du raisonnement circulaire et illogique de « la valeur temporelle de la monnaie» a été acceptée universellement, en grande partie parce que si peu de personnes s’arrêtent pour considérer la seconde moitié du raisonnement : et par conséquent, les Seigneurs du Temps doivent également avoir le droit de payer des intérêts (s’ils le souhaitent) aux personnes qui déposent de la monnaie chez eux pour le stockage ou « maintien en sécurité », car ils doivent dédommager leurs clients pour « l’occasion perdue » de remporter davantage de monnaie par le pouvoir qu’à leur monnaie (celle des clients) à engendrer encore plus de monnaie – euuuuh pardon ? ! – (dont les dépôts des clients, que les Seigneurs du Temps peuvent aussi prêter avec intérêts) ; et par conséquent, comme il est maintenant établi que la monnaie déposée auprès des Seigneurs du temps accumulera des intérêts au fil du temps, cela montre que la monnaie engendrera certainement plus de monnaie au fil du temps et que, par conséquent, la monnaie détient évidemment le pouvoir inné d’engendrer plus de monnaie au fil du temps etc. etc… ad infinitum.

Dans sa définition de la valeur temporelle de la monnaie, Investopedia dévoile involontairement le raisonnement circulaire au cœur du grand monde mystique, numérique, et sombre de la finance (texte en caractère gras et en italique ajouté) :

DEFINITION DE LA ‘VALEUR TEMPORELLE DE LA MONNAIE (VTM) :

L’idée qu’une somme d’argent disponible à l’heure actuelle vaut plus que le même montant à l’avenir en raison de sa capacité de gains potentiels. Ce principe fondamental de la finance établit que tout montant d’argent, étant donné qu’il puisse générer des intérêts, vaut davantage avant qu’il soit reçu.

Tout le monde sait que de la monnaie déposée dans un compte d’épargne générera des intérêts. En raison de ce fait universel, nous préférerions recevoir de la monnaie aujourd’hui au lieu du même montant à l’avenir. [xxvii]

De toute évidence, la supposée valeur temporelle de la monnaie dépend d’une logique circulaire qui échoue lorsque le « fait universel » selon lequel « la monnaie déposée dans un compte d’épargne générera des intérêts » cesse d’être valide.

Comme, par exemple, en ce moment.

A l’heure actuelle, les soi-disant “ZIRP” (la politique du taux d’intérêt zéro) et NIRP (la politique de taux d’intérêt négatif) se répandent à travers toutes les économies occidentales moribondes. La monnaie que l’on dépose dans un compte d’épargne ne génère aucun intérêt. En plus, dans un nombre croissant de pays occidentaux, les Seigneurs du temps facturent des intérêts (c’est-à-dire qu’ils versent des intérêts négatifs) sur la monnaie déposée dans un compte d’épargne. Eh oui… si ce n’est pas déjà le cas maintenant, très prochainement ils vous factureront des intérêts pour avoir « maintenu en sécurité » une somme de votre monnaie en dépôt dans leurs banques.

Pourquoi font-ils cela ? Comme c’est le cas de nombreux tours de magie exécutés par un prestidigitateur ou par un escamoteur, le mouvement est la clé d’une illusion réussie. Dans l’un des plus anciens tours d’escamotage, celui des gobelets (une variante du jeu Bonneteau)[xxviii], plus le prestidigitateur déplace vite ses mains, plus il est difficile de voir qu’il a déplacé, voir même empoché, la muscade cachée sous l’un des gobelets.

Jérôme Bosch, L’Escamoteur.

Selon la grande astuce alchimique d’Hermès « le trois fois très grand » et de ses futurs disciples, ce mouvement vital s’appelle « le flux », ou « la vitesse de circulation de la monnaie ». Tant que le flux monétaire est assez rapide, personne ne se rend compte à quel point le jeu est réellement truqué. C’est-à-dire que personne ne constate qu’il n’y a pas assez de monnaie dans le système pour payer les intérêts.

Cette politique de taux d’intérêt zéro (ou même négatifs) sur les dépôts bancaires consiste à essayer d’accélérer le flux monétaire afin d’encourager les gens à dépenser leur monnaie (« flux ») au lieu de l’épargner (« stocker, accumuler, amasser »).

Pourquoi ? Parce que le seul moyen qu’ont les Seigneurs du Temps de continuer à « générer » des intérêts composés sur les niveaux astronomiques de dette qu’ils ont prêtée, c’est de faire en sorte que la circulation monétaire (le flux) soit suffisamment rapide.

La vérité concernant l’illusion monétaire est la suivante : si chacun devait rembourser ses dettes en même temps, il y aurait toujours beaucoup plus de monnaie dûe que de monnaie disponible pour rembourser les dettes. Le jeu ne semble fonctionner que de façon juste et honnête lorsque l’on regarde, à tout moment, uniquement ce qu’il y a en dessous d’un seul gobelet, et lorsque l’on croit à l’affirmation du prestidigitateur selon laquelle la muscade manquante est toujours cachée sous l’un des autres gobelets.

Dans un article paru récemment dans Forbes intitulé Le mythe du capital et de l’intérêt sur la dette [xxix], un mathématicien et économiste australien de renommée mondiale s’est engagé à prouver à une foule grandissante (et parfois hostile) d’interrogateurs-accusateurs qu’il valait mieux, tout simplement, « passer à autre chose, car il n’y a rien à voir ici ».

C’est-à-dire qu’il a contesté l’idée selon laquelle « la masse monétaire doit se développer continuellement pour permettre aux banques de prêter du principal et, en même temps, d’insister pour que le principal et l’intérêt d’emprunt soient remboursés par le débiteur ».

Sa preuve ?

Un modèle simple d’un « système financier le plus simple possible »… basé sur la comptabilité en partie double :

Alors pourquoi est-elle [cette idée] fausse ? C’est parce qu’elle confond un stock (la dette en dollars) avec un flux (l’intérêt en dollars par an). Mais je ne vais pas m’en tenir à de simples mots pour essayer de m’expliquer, car il s’agit fondamentalement d’une proposition mathématique concernant la comptabilité – que la monnaie doit croitre afin que l’intérêt sur la dette soit payée – et la meilleure façon de démystifier cette proposition, c’est d’utiliser les mathématiques de la comptabilité ou, autrement dit, la comptabilité en partie double. Si vous souhaitez donc savoir pourquoi [cette idée est] un mythe, préparez-vous à fournir un gros travail intellectuel afin de suivre la logique.

Malheureusement, depuis sa popularisation en occident par Luca Pacioli (et surtout par ses clients puissants issus du monde du crédit), l’histoire de la comptabilité en partie double suggère fortement qu’une certaine dépendance à sa « logique » (afin de « prouver » quoi que ce soit lié à la banque, la monnaie, la dette et l’intérêt composé) revient un peu à utiliser la roulette du casino dans le but de « prouver » que la maison de jeu n’aurait pas truqué la roulette en sa faveur.

Ou pour revenir à l’analogie du jeu des gobelets, cela revient un peu à compter sur des tours de prestidigitation afin de « prouver » que la muscade que l’on ne pouvait pas voir était, pendant tout ce temps, cachée sous l’un des trois gobelets.

Tout baigne pour l’escamoteur tant que le « flux » de ses passements de mains est assez rapide pour duper l’homme ordinaire. Mais dès que le flux est ralenti – en termes économiques, par une « perte de confiance » grandissante et généralisée envers le jeu, entrainant ainsi trop de gens à économiser, ou « accumuler », de l’argent (Stabilité) au lieu d’en dépenser (Mouvement) – tout à coup le tour d’escamotage commence à être révélé. En effet, lorsque le taux de « flux » diminue, ou se ralentit, il devient beaucoup plus facile de voir que l’escamoteur avait, tout au long du jeu, empoché la muscade.

Heureusement, l’auteur de l’article nous explique que le tour de passe-passe monétaire joué par nos créditeurs ne peut que fonctionner « tant que ces flux sont suffisamment importants » :

Le prêt est libellé en dollars. L’argent créé par le prêt est libellé en dollars. Les flux économiques rendus possible par l’argent sont libellés en dollars par an. Tant que ces flux sont suffisamment importants pour permettre aux entreprises de tirer profits après avoir payé les salaires et l’intérêt, ces entreprises n’auront aucune difficulté à payer l’intérêt – et ils n’auront certainement pas besoin d’emprunter plus d’argent chaque année pour le rembourser.

Il admet aussi que son modèle simple ne reflétait pas un monde réel « bien plus complexe » :

Bien sûr, le monde réel est bien plus complexe que cela, et il y a clairement une tendance à ce que la dette privée augmente plus rapidement que le PIB, comme le montrent manifestement les preuves empiriques – voir la figure 6. Mais les causes de ce phénomène sont bien plus complexes qu’une simple certitude mathématique, car les banques prêtent de l’argent, mais pas de l’argent plus de l’intérêt.

En outre, il concède qu’on puisse entrer différentes valeurs pour l’ensemble limité de paramètres qu’il a choisi en alimentant son modèle simple, ce qui rend « insoutenable » sa conclusion selon laquelle l’intérêt peut être payé sans augmenter la masse monétaire :

Il est possible de choisir des valeurs de paramètres qui rendent ce résultat insoutenable – car le profit brut des entreprises ne suffit pas pour payer la facture d’intérêt annuelle. Par exemple, si vous définissez le taux auquel les entreprises renvoient leur argent à une fois tous les 7,6 ans, le bénéfice brut chute au-dessous de 5 millions de dollars par an. Mais il s’agirait d’une économie capitaliste plutôt sclérotique étant donné que la vélocité de l’argent serait alors 0,12 fois par an.

Mais son constat le plus important fut sans aucun doute omis de son article paru dans Forbes. C’est plutôt sur Twitter qu’il constate l’impossibilité mathématique de rembourser, intégralement et en même temps, les dettes de toute personne :

– « Mais il est mathématiquement impossible de rembourser toute dette en même temps, n’est-ce pas ? »
– « Le remboursement de toute dette éliminerait toute monnaie et provoquerait une très Grande Dépression »

Le bon professeur a commis une simplification excessive dans son zèle à vouloir réfuter les revendications d’une foule grandissante de spectateurs conscients du fait que le jeu de gobelets des alchimistes monétaires est truqué. Un simple modèle de comptabilité en partie double d’un « système financier le plus simple possible », ayant un ensemble limité de paramètres, qui n’inclue évidemment pas tous les paramètres du système financier actuel, mais qui inclut toutefois un certain nombre d’hypothèses invalides (par exemple la notion selon laquelle les banques sont des « consommateurs » qui versent tous leurs revenus dans le « flux » de l’économie nationale) ; un modèle qui, en réalité, ne reflète pas un monde « beaucoup plus complexe », est bien évidemment un modèle trop simpliste qui ne prouve (ni ne réfute) rien du tout.

Jane Gleeson-White, l’auteur du livre Double Entry : How the Merchants of Venice Shapes Modern Finance, relate une anecdote intéressante et pertinente au sujet du père de la comptabilité, Fra Luca Pacioli. Le 11 aout 1508, Pacioli donna une conférence publique introductive à l’église San Bartolomeo, près du pont du Rialto à Venise (caractère gras ajouté) :

Environ cinq cents personnes sont venues entendre le célèbre mathématicien parler… Le fameux imprimeur vénitien Aldus Manutius était présent et aurait amené Erasmus, qui resta avec lui, près du Rialto, pour superviser l’impression de sa traduction d’Europede et une collection de proverbes anciens.

Après avoir quitté l’Italie en 1509, Erasmus a, étonnamment, écrit sa célèbre satire In Praise of Folly, dans laquelle il se moque des scientifiques qui utilisent les mathématiques pour embobiner leur auditoire. Sa description de ces chercheurs parodiait d’une manière assez précise les méthodes utilisées par Luca Pacioli dans son discours sur Euclide: « Lorsqu’ils dédaignent particulièrement la foule vulgaire, c’est à ce moment-là qu’ils sortent leurs triangles, leurs quadrangulaires, leurs cercles et autre images mathématiques de telles sortes, les allongeant les uns sur les autres, les entrelacent dans un labyrinthe, puis ils déploient des lettre comme en ligne de bataille, et le font maintenant dans l’ordre inverse – et tout cela afin de plonger les non-initiés dans les ténèbres ». Dans son livre, Erasmus s’est taché de remettre à leur place tous ceux qui prétendaient avoir une connaissance ou importance spéciale, peu importe si ces personnes étaient des philosophes, des commerçants, ou des clercs.[xxx]

Dans In Praise of Folly… il nomme Mercure l’inventeur des tours ou de la conjuration (« Quos nos ludos exhibet furtis ac praestigis Hermes ? » – Quels divertissements nous montre Hermès par ses ruses et prestidigitations ?)[xxxi]

Bernard Lietaer est un ancien banquier central, gestionnaire de fonds, et coconcepteur de L’unité de compte européenne (le précurseur de l’euro). En 1992, il fut désigné « meilleur cambiste au monde » par Businessweek. Depuis maintenant plus de 40 ans, Lietaer tente de réformer le système monétaire. Dans son livre Rethinking Money, il utilise brillamment l’analogie du jeu des chaises musicales afin d’expliquer comment fonctionne réellement « notre » système monétaire alchimique.

Son analogie aide à éclaircir l’idée fondamentale selon laquelle ce n’est que lorsque la musique (le « flux » monétaire) se ralentit (« décélération économique ») ou s’arrête (« resserrement du crédit »), et lorsque les gens deviennent inquiets (« con-fiance économique ») et chacun commence à chercher une chaise sur laquelle il pourrait s’asseoir, que l’on découvre qu’il n’y a jamais eu assez de chaises (« monnaie ») pour tout le monde (texte en caractère gras et en italique ajouté) :

Afin de rembourser l’intérêt sur un prêt, il est essentiel d’utiliser le principal de quelqu’un d’autre. En d’autres termes, ne pas créer la monnaie pour payer l’intérêt est le dispositif utilisé pour générer la pénurie nécessaire au fonctionnement d’un système monétaire fondé sur la dette bancaire. Il force les gens à se faire concurrence pour obtenir de l’argent qui n’a jamais été créé, et les pénalise par la faillite s’ils ne réussissent pas. Lorsqu’une banque vérifie la solvabilité d’un client, elle est réellement en train de vérifier sa capacité de faire concurrence aux autres joueurs – elle évalue la capacité du client à extraire la monnaie des autres pour rembourser le versement d’intérêt. Dans le système monétaire actuel, si l’on souhaite effectuer un échange et, par la suite, payer l’intérêt qui en résulte aux banques ainsi qu’aux préteurs, l’on est obligés de contracter des dettes et de concurrencer les autres.[xxxii]

Bien que de nouveaux prêts soient créés, l’intérêt sur le principal ne l’est pas. Cet argent supplémentaire n’est créé nulle part dans le système, ce qui entraine une pénurie qui, à son tour, crée de la concurrence pour acquérir l’argent supplémentaire permettant de couvrir l’intérêt sur les prêts. L’alchimie monétaire est, en réalité, la magie non seulement qu’un prêt provenant de quelqu’un puisse devenir le dépôt de quelqu’un d’autre, mais aussi que l’on utilise le principal de quelqu’un d’autre lorsque l’on paye de l’intérêt. Cette alchimie monétaire est l’un des secrets ésotériques du système monétaire.[xxxiii]

Un point essentiel à garder à l’esprit est que ce processus de création monétaire repose entièrement sur les prêts. Si toutes les dettes étaient remboursées, la monnaie tout simplement disparaitrait, car tout le processus de création monétaire serait renversé. Le remboursement de tous les prêts consommerait tous les dépôts.[xxxiv]

Lorsqu’un banquier vérifie la solvabilité d’un client, que ce soit un individu ou une entreprise, il évalue le degré de réussite ou d’agressivité qu’aura ce client lorsqu’il concurrencera d’autres clients afin d’obtenir des fonds qui ne sont pas créés à suffisance pour rembourser l’intérêt sur le prêt.[xxxv]

En quelque sorte, il s’agit d’un jeu de chaises musicales, car il n’y a jamais assez de chaises pour tout le monde. Quelqu’un finit toujours par être écarté. Il n’y a pas suffisamment de monnaie pour rembourser l’intérêt sur tous les prêts. Les deux jeux sont très concurrentiels. Cependant, l’enjeu est plus important lorsqu’il s’agit du jeu monétaire, car celui-ci peut mener à la pauvreté, voire même à la faillite.[xxxvi]

L’analogie des chaises musicales utilisée par Lietaer est brillantissime car elle peut aider n’importe qui à visualiser et à comprendre facilement pourquoi les alchimistes doivent absolument promouvoir le « mouvement » monétaire au lieu de « la stabilité » afin de conjurer une apparence d’un « équilibre » économique du « changement constant » (c’est-à-dire d’une « croissance économique » constante) qui traverse le temps. Cet équilibre est, à l’heure actuelle, illusoire, car il est construit à base de la magie ancienne de la sophistique et des chiffres, conçu exprès pour « produire » des « rendements » composés pour les Magiciens d’Oz cachés derrière le rideau :

… Laissez-le montrer que la base de cette stabilité est le changement constant, tout comme la stabilité d’une molécule est assurée par l’élan des atomes contenus dans lui.

Laissez ainsi chaque idée apparaitre comme un triangle sur la base de deux opposés, faisant un sommet transcendant leur contradiction dans une harmonie plus élevée.

Il n’est pas prudent d’utiliser une pensée issue de la Magick, sauf si cette pensée a été ainsi équilibrée et détruite.[xxxvii]

A la différence des Seigneurs du temps contemporains et leurs légions de Grands Prêtres, qui prêchent les doctrines obscures de la théologie économique hermético-kabbaliste, Lietaer parle un langage « courant » – c’est-à-dire qu’il utilise des images et des symboles « courants » que l’on peut facilement comprendre. Cependant, la chose la plus importante à remarquer, c’est son langage clair et simple résultant de sa propre motivation. Il cherche à élucider, et non pas à obscurcir.

Dans un passage décisif de John Maynard Keynes : Vol 2 The Economist As Saviour 1920-1937, le biographe de Keynes, Robert Skidelsky, nous informe que :

Selon Keynes, la force motrice du capitalisme est un vice qu’il appelle « l’amour de l’argent »… dans la théorie générale, une fois qu’il s’est passé quelque chose pour rendre les investissements moins attrayants, « la propension à accumuler », ou la « préférence de liquidité », joue un rôle essentiel dans la mécanique du déboisement d’une économie. Et cela relie le sens de Keynes selon lequel, à un niveau trop profond pour être capturé par les mathématiques, « l’amour de l’argent » comme fin, et non pas comme moyen, est à l’origine du problème économique mondial.[xxxviii]

Environ 2000 ans auparavant, Jésus de Nazareth souligna la même chose quand il dénonça l’illusion (la délusion) des usuriers selon laquelle « le temps » (Dieu), c’est de « l’argent ».

Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon [la monnaie].[xxxix]

***

 « Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle […] Dire des mensonges délibérés tout en y croyant sincèrement, oublier tous les faits devenus gênants puis, lorsque c’est nécessaire, les tirer de l’oubli pour seulement le laps de temps utile, nier l’existence d’une réalité objective alors qu’on tient compte de la réalité qu’on nie, tout cela est d’une indispensable nécessité. »

– George Orwell, lorsqu’il définit “la double pensée” dans son livre 1984

 

« Aujourd’hui, de nombreux pays révisent leurs normes morales, effaçant leurs traditions nationales et les frontières entre les différentes ethnies et cultures. On demande à la société non seulement de respecter le droit de chacun à la liberté de pensée, aux opinions politiques et à la vie privée, mais on leur impose également de faire une équivalence entre le bien et le mal, ce qui est étrange, parce que ce sont des concepts opposés. Non seulement une telle destruction des valeurs traditionnelles – une destruction imposée par des instances supérieures – a-t-elle des effets négatifs sur les sociétés, mais elle est aussi foncièrement anti-démocratique, parce que ce sont des idées abstraites et spéculatives appliquées à la vie réelle en dépit de ce que la majorité des gens pensent. La plupart des gens n’acceptent pas ces changements et ces propositions de révision des valeurs. »

– Discours présidentiel de Vladimir Putin à l’assemblé fédérale (12 décembre, 2013)

 

Colin McKay est un entrepreneur, écrivain et infatiguable défenseur de la décentralisation  bancaire. Après avoir vu son pays d’origine, l’Australie, se transformer en une économie de bulle à la Ponzi entièrement sous controle étranger et sous l’emprise de l’industrie des mines, des finances, de l’assurance et de l’immobilier, il a decidé d’établir une startup fintech de monnaie alternative.

Twitter : @DerorCurrency

Lien vers l’article original : https://psalmistice.com/2015/06/18/on-principal-and-interest-hermetic-magick-and-the-lords-of-time/

Notes:

[i] Edward Thomas Jones, Jones’ English System of Book-Keeping by Single or Double Entry, 1796

[ii] James D. Heiser, Prisci Theologi and the Hermetic Reformation in the Fifteenth Century, 2011

[iii] Jane Gleeson-White, Double Entry: How The Merchants of Venice Created Modern Finance, 2013

[iv] Ibid.

[v] Sanford L. Drob, The Doctrine of Coincidentia Oppositorum in Jewish Mysticism, 2000

[vi] Sanford L. Drob, The Theosophical Kabbalah, 2001

[vii] Aleister Crowley, Magick in Theory and Practice, Book IV, Part III, Chapter VIII; Of Equilibrium: and of the General and Particular Method of Preparation of the Furniture of the Temple and the Instruments of Art

[viii] Eliphas Lévi, Dogme et rituel de la haute magie, 1856

[ix] Ibid

[x] Ibid

[xi] Ibid

[xii] Jane Gleeson-White, Double Entry: How The Merchants of Venice Created Modern Finance, 2013

[xiii] Ibid

[xiv] Ibid

[xv] Ibid

[xvi] Ibid

[xvii] Ibid

[xviii] Jolyon Jenkins, How Men In Grey Suits Changed The World, 2010 – http://news.bbc.co.uk/2/hi/uk_news/magazine/8552220.stm

[xix] Ibid

[xx] E. Michael Jones, Barren Metal: A History of Capitalism As The Conflict Between Labor And Usury, 2014

[xxi] Ibid

[xxii] Jane Gleeson-White, Double Entry: How The Merchants of Venice Created Modern Finance, 2013

[xxiii] Ibid

[xxiv] Bill Still, The Wonderful Wizard of Oz: A Monetary Reformer’s Brief Symbol Glossaryhttp://www.themoneymasters.com/the-wonderful-wizard-of-oz-a-monetary-reformers-brief-symbol-glossary/

[xxv] Richard Marback, Plato’s Dream of Sophistry, 1999

[xxvi] Jane Gleeson-White, Double Entry: How The Merchants of Venice Created Modern Finance, 2013

[xxvii] Investopedia, Time Value of Moneyhttp://www.investopedia.com/terms/t/timevalueofmoney.asp

[xxviii] Wikipedia, Bonneteau –https://fr.wikipedia.org/wiki/Bonneteau , https://fr.wikipedia.org/wiki/Gobelet_(prestidigitation)

[xxix] Steve Keen, The Principal And Interest On Debt Myth, Forbes, 2015 – http://www.forbes.com/sites/stevekeen/2015/03/30/the-principal-and-interest-on-debt-myth-2/

[xxx] Jane Gleeson-White, Double Entry: How The Merchants of Venice Created Modern Finance, 2013

[xxxi] Antoine Faivre, Eternal Hermes: From Greek God to Alchemical Magus, 1995

[xxxii] Bernard Lietaer and Jacquie Dunne, Rethinking Money, 2013

[xxxiii] Ibid

[xxxiv] Ibid

[xxxv] Ibid

[xxxvi] Ibid

[xxxvii] Aleister Crowley, Magick in Theory and Practice, Book IV, Part III, Chapter VIII; Of Equilibrium: and of the General and Particular Method of Preparation of the Furniture of the Temple and the Instruments of Art

[xxxviii] Robert Skidelsky, John Maynard Keynes: Vol. 2, The Economist As Saviour 1920-1937, 1994

[xxxix] Matthieu 6:24, Le sermon sur la montagne, La Bible du roi Jacques